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Enfiler les bottes des autres pour mieux les comprendre

Bien communiquer, c’est tout un art. Quand on le maitrise, ça libère et ça change la vie (de ouf). On ne se sent plus attaqué.e par les autres, on ne sent plus jugé.e, on n’a plus peur de s’exprimer librement… C’est merveilleux. Par contre, ça demande beaucoup de temps, de travail sur soi et d’entrainement pour arriver à ce stade de mieux-être. Je vous propose donc de nous pencher aujourd’hui sur ce qui bloque le plus souvent la conversation: notre incapacité à expliquer notre point de vue et à comprendre celui de l’autre. (Lecture: 4min42)

Quand le débat bloque

Si on se fie au Larousse, un débat est une discussion autour d’un thème. Si on en croit nos politiques et nos journalistes, un débat consiste à donner son opinion sans en démordre en refusant d’écouter son opposant.e et en criant plus fort qu’elle ou lui au cas où, par peur, il ou elle finisse par se laisser convaincre (mais le tout toujours autour d’un thème, du coup ça passe). Moi j’appelle ça une compétition, car il semble y avoir un enjeu avec un truc à gagner à la clé – de l’argent sous forme de votant.es, de lecteur.ices ou d’auditeur.ices le plus souvent. Je ne sais pas vous, mais perso c’est bien loin de l’idée que je me fais d’une discussion. 

Allez savoir pourquoi, nous avons choisi de retenir la version compétitive et hurlante du mot « débat » dans nos échanges personnels. On s’embrouille pour tout et n’importe quoi, avec nos collègues, nos ami.es, notre famille, des inconnu.es au bar. Tous les coups sont permis, y compris le mensonge et la mauvaise foi, pour obtenir le Saint Graal: avoir raison. Le pire, c’est que se sont généralement des sujets sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir et/ou qui n’ont aucun intérêt. Si vous arrivez enfin à convaincre tout votre entourage que ok, c’est vrai que la politique de la mairie de Paris n’est pas folle, vous allez faire quoi après? Vous présenter aux municipales en clamant haut et fort « mes ami.es et ma famille ont admis que j’avais raison! »? Quant aux sujets sans intérêt, j’ai personnellement perdu beaucoup de temps un jour en débattant longuement avec mes soeurs pour savoir laquelle de nous avait les plus grosses cuisses. Je suis sure que vous avez vos propres exemples là dessus, on se juge pas. 

Commencer à discuter

Pour moi, discuter ça veut dire partager des points de vue. La question de savoir qui a raison ou même s’il y a une vérité ici (ou ailleurs) n’intervient jamais. Avec mes soeurs, on a bien failli en venir aux mains pour cette histoire de grosses cuisses – on était jeunes ok? 

Il n’y avait pas d’arguments à partager, on se contentait de crier à tour de rôle : « mais enfin!!!! REGARDEZ!!!! ». Maintenant que j’y pense, je me dis qu’on aurait au moins pu avoir l’idée de mesurer la circonférence de nos cuissots avec un mètre de couture, mais on était jeunes, ok? 

La discussion aurait pu devenir intéressante si on avait pris la peine de chercher à s’écouter, à se comprendre, et à se faire comprendre. On aurait pu partager notre vision de notre corps, on aurait peut être fini par réaliser qu’aucune de nous n’avait de grosses cuisses, que le fait que trois adolescentes en viennent à comparer ainsi leurs jambes n’était pas très normal, et on aurait peut-être fini dans un café, assises sur de gros fauteuils en cuir, à cracher sur cette société patriarcale en fumant des cigares. Peut-être se serait-on révoltées, nous aurions uni nos forces, entamé une grève de la faim, on serait devenues des figures avant gardiste du féminisme de la fin des années 90, on aurait surpassé les Spice Girls en gloire et le monde serait bien différent aujourd’hui. On ne saura jamais, et en écrivant ces lignes, je me dis que c’est vraiment dommage. 

Esprits criminels et vieille dentelle

Se mettre à la place de l’autre, c’est un truc qu’on fait tout le temps et qu’on nous apprend généralement à faire quand on grandit, surtout si on est une femme. Mais on le fait mal. On se contente d’imaginer les raisons pour lesquelles la personne en face pourrait tenir ce discours, et c’est à ça qu’on répond. On façonne nos arguments en fonction de ce qu’on pense que l’autre veut dire. Pire, on complète ces infos avec de la psychologie de comptoir: « non mais je sais bien qu’il a dit ça parce qu’il ne peut pas voir le monde autrement depuis le jour où un de ses camarades de CP a accidentellement tué son hamster ». En fait, « se mettre à la place de l’autre » dans nos habitudes actuelles consiste à créer le profil psychologique de notre adversaire momentané, tel.le un.e profiler de la CIA. 

Si Phildebert me soutient que faire du vélo en ville, c’est suicidaire, et que je sais qu’il est tombé de vélo sur un chemin de campagne quand il avait 5 ans, je vais constamment le ramener à ça. Il pourra dire ce qu’il veut, justifier autant que possible son propos, je lui répondrai toujours en ayant en tête cette histoire. Si besoin, je pourrai même utiliser son pseudo-accident comme une façon de le rabaisser, en lui rappelant d’un ton paternaliste que « tu dis ça parce que tu as été traumatisé petit par le vélo et c’est bien normal. Ce genre d’événement, surtout à 5 ans et 2 mois précisément, ça marque à vie, toutes les études le montrent. Mais là c’est l’enfant blessé en toi qui exprime sa peur, et ne crois-tu pas qu’il est temps de te remettre en selle, de laisser ta peur de côté? Parce que si tu le fais, tu verras que j’ai raison et que le vélo en ville, c’est super safe ». Mon but inconscient est donc de trouver une façon de bloquer les arguments de mon pote jusqu’à ce qu’il en manque et que je sois reconnue victorieuse par KO. Peut être que si j’avais pris la pris la peine de lui demander d’expliquer son point de vue, quitte, même, à l’interroger sur le fait que l’incident de ses 5 ans puisse ou non avoir un rapport avec sa peur aujourd’hui, on aurait pu avoir une discussion intéressante et surtout enrichissante.

Moi pendant que Phildebert tente de me donner des arguments bidons alors que je sais déjà que j’ai raison

Sauter à pieds joints dans la réalité des autres

Changer de point de vue, tenter de comprendre sincèrement l’autre sans projeter notre propre interprétation, ça apporte énormément. On se met à comprendre des choses qui nous paraissaient aberrantes jusque là, cela nous offre l’opportunité d’étayer notre réflexion, de renforcer notre point de vue ou, au contraire, de le changer. Vous vous êtes déjà baladé à l’étranger en critiquant les pratiques des autochtones? Ou entendu des phrases du type : « Très beau la Norvège, par contre je sais pas si le climat ou l’alcool mais les habitants sont d’une impolitesse!! »? Avez-vous déjà tenté de comprendre les us et coutumes d’autres cultures avant de les juger sévèrement et de déclarer qu’ils sont chelou et qu’en France on fait tout mieux qu’ailleurs? Se mettre à la place de l’autre, c’est, à mon sens, se demander pourquoi cette personne pense ça, comment elle en arrive à cette conclusion. Et l’inviter dans sa réalité, c’est lui permettre, en partageant son ressenti, ses pensées et en se montrant vulnérable, de comprendre pleinement notre point de vue. Ça change sacrément la donne dans les relations!

Par exemple, dans une autre vie, je donnais des cours de français au sein d’une entreprise allemande. La politesse germanique dit à peu près ceci (vous pouvez le lire avec l’accent si vous tenez à être raciste): « si je dois demander une information à un collègue, je lui demande directement l’info. Lui parler de la météo ou lui demander comment va sa famille revient à lui faire perdre son temps, ce qui est un crime ». Aussi, mes élèves passaient des appels à leurs client.es français en mode « Yo, tu me cales une livraison demain à 8h? Merci au revoir ». Les client.es trouvant ce ton hautement irrespectueux selon le code de la politesse qui est propre à notre beau pays, répondaient systématiquement qu’ils n’avaient pas de créneaux dispo. Les français trouvaient les allemands froids et impolis. Les allemands trouvaient les français froids et impolis. Un jour, une élève m’informa d’une grande victoire: « j’ai fait comme tu as dit. J’ai demandé à un client s’il allait bien. Il m’a dit que bof, car il a un rhume. Puis, pour la première fois en 10 ans, il avait de la place quand je le lui ai demandé. Par contre, j’étais choquée: il ne m’a pas demandé comment j’allais, moi ». Oui, c’est parce qu’il s’en tape, Ursula. C’est ce qu’on appelle la politesse à la française. 

Comprendre vraiment les autres en laissant de côté nos à priori et l’envie effrénée d’avoir raison à tout prix, c’est le premier pas vers une forme de respect total. Si on s’y mettait tou.tes, on supprimait beaucoup de conflits mondiaux, du plus insignifiant au plus important – d’ailleurs est-ce que quelqu’un a tenté de comprendre Trump, hein?

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